J'ai sû coudre avant de marcher !

Tout jeune, alors que je ne marchais pas encore, mon parrain m’avait fabriqué, à partir d’une chaise longue en bois et toile, une sorte de transat avec des coussins, une tablette pivotante sur laquelle je pouvais manger, dessiner et enfin coudre !
Coudre, me diras-tu, mon cher lecteur ?
Oui, coudre avec du fil et une aiguille qui pique, alors qu’aujourd’hui on rivalise d’ingéniosité pour éviter que les enfants se blessent. Vers cinq ans, je savais me servir de ciseaux de fil et d’aiguilles.
Ma grand-mère maternelle, Anna, m’avait offert toute une panoplie de « couturier », comprenant tous les instruments piquants et coupants nécessaire à aiguiser mon goût pour les belles choses
Elle était. La fille d’un tailleur sur mesure anversois, elle m’avait confié qu’à six ans, elle traversait Anvers pour chercher une bobine de fil pour son père. On est précoce, dans la famille ! Toute ma petite enfance, elle me parlait de François, son père aux multiples épouses…
Anna a eu une jeunesse atypique, elle était, avant 1943, chanteuse d’opérette au cachet. Elle était indépendante et fabriquait elle-même ses costumes de scène… Lorsque le 16 septembre 1943, les bombes ont détruit la ville de Nantes, Anna n’a pu récupérer que quelques fourrures, bijoux et costumes qu’elle a troqué pour quelques francs et s’est acheté une patente de « camelot » ayant des stands sur les marchés de Nantes et ensuite de la région parisienne. Alors j’ai toujours connu cette dame avec des petites chutes de rubans et de dentelles qu’elle me donnait pour m’amuser.
Je m’amusais donc à enrubanner mes ours en peluches et à les orner des fils multicolores dans les oreilles, m’initiant avant l’heure au piercing.
J’ai su donc coudre avant de marcher. Coudre en points grossiers (avec des fils à repriser, les seuls dont je disposais à l’époque), ce qu’on appelle dans le métier de couturière « faufiler » et dans celui de tailleur « bâtir », ce que j’ai appris bien plus tard au lycée technique.
En grandissant, cette passion ne m’a pas quittée et je m’en prenais aux poupées de mes petites frangines. La benjamine me les laissait volontiers en échange de mes petites voitures que je négligeais. Ma pauvre mère n’avait pas compris que tous les garçons n’aiment pas jouer aux petites voitures et au train électrique. Alors je me défoulais sur les poupées, les peluches.
Un jour, la cadette de mes sœurs est partie avec ma mère, pour je ne sais quoi, un truc de filles et elle avait une superbe poupée blonde. J’avais 13 ans et je commençais à faire des expériences en mélangeant des produits divers et observais leurs réactions. J’ai donc mélangé de l’encre de chine et du mercurochrome à dose égale et en ai appliqué le mélange sur les cheveux de la poupée blonde, avec une brosse à dents (la brosse fichue, soit dit en passant), obtenant ainsi une superbe couleur noire avec deux reflets en fonction de la lumière : vert et rouge. Le visage de la poupée étant trop pâle à mon goût, j’ai chipé un peu de peinture à maquette à mon frère et je lui ai peint les lèvres en noir. Mais ce n’était pas assez. La poupée manquait de bijoux, alors j’ai cousu des perles à ses oreilles… Mais je n’avais pas terminé mon travail. J’ai trouvé une vieille tête de poupée à laquelle j’ai arraché les cheveux et en ai réalisé des petites mèches que j’ai cousu dans la tête de la poupée. Enfin, j’ai viré ses vêtements pour lu coudre des pièces d’étoffe à l’allure d’une robe de soirée.
Le résultat me semblait satisfaisant et je le montre à mes frères qui étaient calme, ce jour là. Chacun à sa façon a manifesté deux sentiments mélangés : Certes, pour mon aîné, la poupée était plus jolie et en plus elle était unique, mais elle n’était pas à moi et ma sœur, un peu chochotte, y tenait particulièrement ! « Tu seras le créateur des costumes de mon groupe pop, me dit-il.» ; Au moins un qui avait du goût dans la famille !. Mais le plus jeune de mes frères manifestait une certaine désapprobation… Pour moi, qu’importe, il n’y comprenait rien à la « haute couture »… J’ai donc reposé mon chef-d’œuvre à sa place, sur le lit de ma sœur.
A son retour, la propriétaire de l’immonde poupée, transformée en œuvre d’art, par mes soins, n’a même pas apprécié la qualité du travail effectué sur l’objet. Hurlant et vociférant à qui mieux mieux, se plaignant à ma mère également outrée, ce qui m’a valu une punition, car la poupée, offerte deux mois plus tôt, même moche à mon goût, avait coûté cher !!!
Décidément, ma pauvre sœur cadette était trop bête et s’est précipité au lavabo pour laver la belle chevelure sublimement transformée, lavant rinçant avec tous les produits qu’elle trouvait… Je crois bien être le seul à trouver le résultat intéressant : Après un complet séchage, la chevelure noire jais est devenue… VERTE, un beau vert comme le cuivre oxydé.
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