Madame Bénichou
Mes deux frères et moi, les trois garçons étions envoyés à Saint-Fraigne en « Aérium » pour y passer trois mois d’été… Nous avions rejoint l’aîné qui y séjournais déjà depuis quelques mois, pour soigner son énurésie.
A peine arrivés on nous a séparé en nous mettant chacun dans un groupe, un dortoir et enfin des espace de jeux distincts, afin qu’aucun contact ne puisse être établi entre nous. C’était un déchirement total. Joël et moi en avons beaucoup pleuré. Ils ont bien crû, pendant quelques jours, qu’ils seraient contraints de nous renvoyer à notre famille et nous ont accordé un « droit de rencontre », tous les trois jours entre deux activités. Mais nous ne devions pas nous rencontrer ni à la cantine, ni ailleurs. L’univers carcéral, quoi !
C’était une institution religieuse dont les bonnes-sœurs avait un costume bien original, car déjà, à l’époque j’étais attiré par les chiffons. Elles étaient donc vêtu de bleu et blanc. Une chasuble bleu nuit recouvrait une « blouse » blanche, une croix de bois posée en biais lui barrait la poitrine. Elle avait un cache cheveux blanc sur lequel un voile bleu nuit était posé. C’était un ordre sévère et ces bonnes-sœurs étaient réputées pour leur extrême sévérité. Elle nous donnait des cours car nous étions arrivés dans cet institut, alors que l’année scolaire n’était pas encore terminée. Je me souviens de mon grand frère qui se faisait courser par la sœur Saint-Philippe, une femme maigre et plissée, dont le simple regard nous glaçait d’effroi. Mon frère était brave, il sautait comme un cabri de table en table alors qu’elle vociférait, sa baguette de noisetier à la main, prête à lui claquer les cuisses.
Je me souviens peu de cette scolarité, et sur ces trois mois passés à Saint-Fraigne, j’ai dû être malade plus de deux mois.
En effet je suis rapidement tombé malade de la rougeole et de grosses complications respiratoires, Le médecin du coin est venu me voir trois ou quatre fois, à intervalle régulier et je me suis retrouvé alité et sous haute surveillance. J’échappais donc momentanément à cet enfers et me retrouvais donc couvé dans le « pavillon », un mot que je trouvais joli et que je ne connaissais pas. C’était une maison en forme de croix, au centre d’un parc rempli de fleurs, où il y avait l’infirmerie avec des chambres à deux lits aux murs jaunes et aux grandes fenêtres sur lesquelles étaient tendus des rideaux de coton blanc. Une lumière diffuse traversait les rideaux, une belle lumière d’été. Nous devions être au mois de juillet, quand j’occupais seul ma chambre à deux lits. La rougeole, ça avait l’air d’être grave, car on me traitait avec beaucoup d’égard. La sœur infirmière était une jolie eurasienne dont je ne me souviens plus le nom. Elle était douce et cela me changeait de toutes ces pestes que j’ai pu rencontrer à Saint-Fraigne ! Je n’ai pas bougé de ma chambre et la fièvre ne baissait pas et quand j’ai pu commencer à m’asseoir puis me lever, la douce sœur m’apportait des crayons de couleurs, des ciseaux et du papier et j’ai commencer à dessiner, découper des quantités de motifs floraux. Je reproduisais les fleurs que je voyais au travers de ma fenêtre, dans ce délicieux jardin. J’offrais à cette sœur qui me soignait, l’intégralité de ma production qu’elle accrochait partout dans la pièces où je vivais reclus. Jamais je ne me suis ennuyé, préférant cette solitude rassurante à la compagnie des autres et leurs jeux stupides. Au bout d’un moment, j’ai dû quitter la chambre pour rejoindre mes camarades d’infortune qui pourtant s’adaptaient mieux à ces conditions de détention que moi-même.
Je rejoignais donc l’immense dortoir, les vastes endroits où l’on faisait sa toilette, dans la pire des promiscuité, puisque je portais comme des marques honteuses de grandes cicatrices aux jambes et aux chevilles et je devais sans cesse m’en justifier. J’avais droit aux mises à l’air, pour exhiber, outre mon anatomie de gamin, mes cicatrices qui se voyaient bien plus que le reste de mon corps.
Combien de fois étais-je la risée des autres car des traces marrons maculaient mon slip ou mon pantalon de pyjama ? Je me retrouvais avec d’autres une matinée durant, au milieu de la cour, à poil avec l’objet du délit accroché dans le dos… Dans mon dortoir, il y avait un gosse qui souffrait d’un problème psychologique, on désignerait à présent son problème sous le nom scientifique « d’autisme » qui lui éviterait bien des tracas. Il tournait sans cesse comme un derviche et personne ne pouvait l’approcher. Ce qui ne lui empêchait pas d’endurer des sanctions punitives d’une rare brutalité. Il a connu l’enfermement dans le cachot, la cave, pour le calmer. Le pauvre garçon était gentil et je n’avais pas de difficulté à rester proche de lui, sans lui parler ni le toucher. Quand j’étais à côté de lui, personne ne s’approchait de moi, puisque j’étais à côté du dingue. Je me sentais protégé par lui…
De toutes ces teignes, ces religieuses sans âme, sans expressions du visage qui leur donnerai la moindre trace de vie intérieure, je conserve le pire des souvenirs était Madame Bénichou. Pourtant elle n’était pas religieuse, elle, mais c’était pire car elle était une « laïque » comme on disait et je ne connaissais pas le sens du mot. Je comprenais plus tard qu’elle et son gosse, profitaient de tous les avantages du lieu et de la table, sans débourser le moindre centime et qu’en contrepartie, elle aidait un peu à la cuisine et à la surveillance des garnement.
Ce qu’elle faisait le mieux, consistait à faire aux autres gamins ce qu’elle n’aurait jamais fait au sien. Elle s’y employait merveilleusement bien et savourait nos grimaces quand elle nous saisissait les tempes ou nous arrachaient les oreilles pour nous faire lever de terre. Ensuite elle nous baissait la culotte pour nous faire goûter à la badine, une petite baguette fine et flexible qui faisait terriblement mal.
Tout prétexte était bon pour se recevoir une raclée de la part de cette raclure, sur simple dénonciation de son nigaud de fils. Ce petit crétin avait tous les droits, il était le meilleur de nous tous, car lui n’était ni un bâtard, ni un gosse attardé, ni un enfant de débauchés… Cette garce aimait confesser également et en guise de prière rédemptrice, nous privait de dessert, alors que les repas n’étaient déjà pas des plus frugaux.
Son fils, un petit gros aux cheveux gras plaqués sur un visage flasque, nous piquait notre goûter, surtout si sur la tranche de pain, il y avait une note sucrée. Combien de mes goûters se sont accumulés dans le gras de son ventre !
Elle avait la charge d’empêcher les gamins de courir, de jouer, de prendre un peu de plaisir… Pour ma part, je n’ai subi que son affreux fils, qui me dérobait mon goûter, tous les jours. Mais comme je marchait mal et ne courait jamais avec mes énormes chaussures orthopédiques, je n’ai pas eu l’occasion de savourer les coups de verges de cette vieille carne, qui devait avoir moins de quarante ans.
Fort heureusement, dans cette institution de brutes dégénérées, il y avait une homme fabuleux : Raoul, le jardinier et sa chèvre. Il habitait une petite cabane entourée d’une clôture de bois ou il cultivait un bout de potager. Il nous racontait comment il procédait, de la plantation de la graine, en passant par le repiquage et enfin l’entretien des plantes, avant la cueillette finale et comme nous avions toujours le ventre creux, nous savourions quelques fraises, quelques tomates de sa production en prenant garde de ne pas être vu par les autres cerbères et surtout le fils Bénichou.
Notre enfer touchant à sa fin, notre mère avait elle payé l’intégralité de notre triple pension ? Nous nous sommes retrouvés dans un autocar en direction d’Angoulême avec trois énormes valises. A Angoulême, nous avons été débarqués sans ménagement par le chauffeur, près de la mairie, le Château des Ducs, lorsque la plus grosse valise s’est ouverte sur le trottoir, laissant échapper tout son contenu… Joël et moi étions en larme, perdus dans cette grande ville. Bernard a agi, je ne sais comment, mais à l’époque, il devait posséder un soupçon de bagou, puisqu’une femme prévenante a chargé valises et gamins dans son break et nous nous sommes retrouvés à la maison, alors que personne ne nous attendait.
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