Yvonne aimée...
La femme dont je vais narrer l'histoire est une femme ordinaire, née à Paris en 1926. Elle peut être votre mère, votre sœur ou tout autre connaissance qu'on croit connaître. Elle s'en est allée et a emporté avec elle mille secrets de famille. Est-ce par pudeur ou par fierté, nul ne le saura puisqu'elle n'est plus là pour répondre à la moindre question.
Alors qu'elle avait à peine quatorze ans, notre pays était envahi par l'occupant d'outre Rhin. Les français s'épiaient et n'hésitaient pas à se dénoncer entre eux aux autorités occupantes, pour les raisons les plus folles et les plus crapuleuses.
Ses parents étaient séparés et la procédure de divorce en cours, elle s'est donc installé avec sa mère à Nantes, dans un appartement de la rue de la Juiverie (débaptisée pendant la guerre et renommée « rue de la Joliverie »), jusqu'à ce qu'un raid aérien s'abattait sur Nantes et Saint-Nazaire, le 16 septembre 1943, en fin d'après midi.
Sa mère était chanteuse d'opérette et, indépendante, courrait les cachets, emmenant avec elle ses propres costumes de scène, qu'elle concevait elle-même. Elle s'appelait Anna, d'origine flamande au caractère et à la volonté bien trempés.
Anna, aidée de sa fille récupèrent dans les décombres les quelques fourrures et bijoux qu'elle possède, qu'elle vendra pour ouvrir un stand de mercerie au marché de Talensac, puisque sans ses costumes, elle devait se résoudre à quitter la scène.
Yvonne attendait un enfant quelle mettait au monde à la fin de l'année 1943, un beau petit garçon, qui aujourd'hui est un homme mûr et accompli, même si son départ dans la vie a été difficile. Le secret de sa conception a été bien gardé. Est il le fils d'un valeureux soldat, d'un maquisard mort sous les balles de l'ennemi, lors de la prise du maquis de Saffré – Maquis, qui je le précise, a été livré à la Gestapo, par de « bons et courageux paysans, lassés de se faire voler quelques volailles – ou enfin le fils d'un « boche » ?
Toujours est-il que sa mère avait dix-sept ans, quand le marmot est venu au monde et qu'à cette époque, la majorité qualifiée était à vingt et un ans ; qu'une mère célibataire, a fortiori mineure, ne pouvait reconnaître son enfant et surtout que pendant cette période trouble de l'occupation, une fille-mère était perçue comme la plus infâme des putains !
Le gosse est né en bonne santé malgré les privations. La gamine de dix-sept ans et sa mère cohabitaient et tentaient de l'élever tant bien que mal...
Que c'est il passé ? La mère et la fille ne s'entendaient pas vraiment, tellement Yvonne ressemblait à Roger, son gredin de père qui avait abandonné sa famille pour s'acoquiner avec une « traînée normande ». Elle en entendait de vertes et des pas mûres, Yvonne, qui avait eu l'outrecuidance de se faire engrosser par un inconnu et qui était encore insouciante, tant la guerre lui avait dérobé son enfance. Elle avait abandonné son innocence au vestiaire et subissait une maternité ponctuée d'injures de bonnes-femmes du quartier et des reproches de sa propre mère.
1944, Le petit garçon de Yvonne allait avoir un an, lorsque la France était libérée par les alliés. C'était l'allégresse et la foule était en liesse... Des centaines de femmes soupçonnées d'avoir « couché avec l'ennemi » était traînées en place publique, tondues, leur crâne marqué d'une croix gammée rouge, entièrement dénudées et lâchées en proie à la foule haineuse, qui crachait, vociférait et battait sauvagement les pauvres filles. Yvonne a-t-elle été la proie de cette terreur ? Peut-être, nous ne le sauront jamais, mais les Nantais qui étaient présent, ce jour là, devraient s'en souvenir.
Toujours est-il que Yvonne est partie du jour au lendemain en laissant son fils à sa grand-mère, afin qu'il ne manque de rien. Elle a quitté Nantes pour n'y revenir qu'une seule fois me rendre visite et lorsque nous visitions le centre, elle a reconnu l'école religieuse qu'elle fréquentait et lorsque nous passions dans un autre quartier, elle est devenu livide et, me demandait de partir au plus vite, prétextant qu'un mauvais souvenir venait de refaire surface.
Yvonne est morte à soixante-dix-huit ans, elle n'a jamais eu la possibilité de récupérer son premier enfant, que pour les vacances. Elle est morte et le cortège qui l'a suivi n'était constitué que de ses enfants survivants, de certains de ses petits enfants. Elle n'avait plus aucun ami, seulement un voisin qui lui est resté fidèle, jusqu'à la fin.
Toute sa vie, elle a crû à l'amour, mais l'amour n'a jamais crû en elle. Nous somme nés nombreux de ses nombreux amours peuplés de désamours.
Le destin que nous avons partagé avec elle n'était pas bien reluisant, ce n’était pas vraiment de sa faute, puisque toute sa vie elle aura cherché ce père qui était aux abonnés absents. Jamais elle a connu l’exemple du patriarche bienveillant. Malgré toutes les misères que nous avons partagé, certains d'entre nous s'en sont plus ou moins bien sorti. Peut être possédons nous une certaine force en héritage, pour nous relever à chaque chute.
Pour ma part, elle a pris la sage décision de me confier au meilleur chirurgien pour me permettre de marcher normalement et devenir un homme. Bien avant qu'elle parte, nous avons longuement parlé et pleuré et elle est parti en paix avec moi. Je n'ai pas de regret. Certains des miens en ont et pour eux, le travail de deuil est double puisque la vérité est morte deux fois !
On a toujours des choses à reprocher à ses parents et il ne faut pas oublier que c'est un métier ingrat qui ne s'apprend pas ! Mes propres enfants ont certainement des griefs envers moi, c'est sûr. Toutefois qu'ils se rassurent, à leur tour, leurs propres enfants les jugeront un jour.
On ne peut apprécier aujourd'hui une situation passée que si on se plonge dans le contexte de l'époque (politique, social et culturel). Oublier ce détail, serait la pire des ineptie !
Nantes, le 30 septembre 2006
Votre avis ?